L'aventure des tuiliers en Avant Pays Savoyard

Tourisme économie : 

Autorisation

Cet article est publié avec l'autorisation et relecture de :

Jean Maret / Michel Tissut, auteurs du livre :
L'aventure des tuiliers en Avant Pays Savoyard
Editions Fapla – Contacter l’éditeur (FAPLA) : vialledidier@yahoo.fr
ISBN : 978-2-9533417-0-6

Il résume de façon sommaire mais compréhensible - dans une version "écran" - un livre de 300 pages. Son objectif est de donner l'envie d'en savoir plus et de lire cet excellent ouvrage.

Introduction

Et vous n'aurez plus la même vision d'un lieu-dit sur une route départementale en France sur laquelle vous trouverez souvent des noms comme :
Les tuiliers, les tuilières, la tuilière, la tuile, la thuile, les tuileries...

Pourquoi ? Et bien tout simplement parce qu'en cet endroit il y a eu des entreprises de production locale de tuiles.

Chaume ou argile ?

Depuis l’époque néolitique les habitats des hommes ont été recouverts par des produits d’origine végétale (roseaux, joncs, paille…). Les maisons étaient donc couvertes de « chaume » d’où le nom « chaumière »…
Cependant, dès cette même période les hommes savaient aussi façonner des récipents en argiles et les soumettre à la cuisson pour qu’il durcissent.
Les romains firent des tuiles de la même manière pour recouvrir leurs constructions (les tegulae voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Tegula).

À la fin de l’empire romain, les techniques de construction vont régresser ou vont très vite être perdues.
Les raisons en sont simples : dans les campagnes, fautes de moyens et parce que les urgences étaient ailleurs (assurer une agriculture de subsistance) on se contentait de toitures plus sommaires et plus légères avec une charpente moins lourde et donc beaucoup moins chère.

Le savoir-faire des tuiliers gallo-romains tomba alors dans l’oubli.

Comment l'aventure des tuiliers a commencée ?

Le contexte historique

Il a été dit précédemment que les toits de chaume, sous-produits de l’activité agricole, et supportés pas des charpentes pas trop lourdes en bois et donc pas trop chères à produire ni à construire étaient satisfaisantes de façon générale


Un toit de chaume à Lépin Bourg au XIXème

L’apport des familles nobles

Les propriétaires de grands domaines et d’une aisance financière plus forte relancèrent la fabrication et envisagèrent à nouveau, au cours du XVIIIème siècle, surtout le mode de couverture par tuile. Les nobles ont ainsi créé de petites tuileries artisanales pour couvrir leurs propres besoins et ont tenté de vendre leurs excédents aux populations proches et locales.

Le chaume a un énorme inconvénient : il brule très facilement

Avant 1850, sur les cantons de « Les Echelles », « Pont de Beauvoisin », « Saint Genix », « Yenne » le ratio de couverture en chaume par rapport à la tuile des habitations est de 4 pour 5.
2/3 des habitants sont ainsi logés sous un toit de chaume.
De la sorte, le risque d’incendie a toujours été un aspect très préoccupant pour les communes.
La nature de la couverture du toit, et la propagation du feu dans les bourgs pouvait déclencher de véritables catastrophes (ainsi en 1850 le feu ravage un quartier entier de Yenne).

Le contexte financier et législatif

En cas de sinistre - la majorité des maisons n'étant évidemment pas assurées - les familles se retrouvaient proche de la ruine et avait des difficultés pour acquitter l'impôt.

Charles-Albert, Roi de Piémont-Sardaigne de 1831 à 1849 édite une lettre patente devant « les fréquents incendies qui désolent chaque année nos communes ». Il édicte ainsi les nouvelles règles à suivre et en particulier :
« Les toitures de bois et de chaume devront être remplacées par des toitures en tuiles, pierres ou ardoises »

L’aventure des tuiliers en Avant Pays Savoyard pouvait alors commencer…

Pourquoi cela a-t-il fonctionné ?

Présence locale de gisements d'argile dans la région

À l’époque crétacée,  des dépôts massifs d’argile se font autour du Lac d'Aiguebelette. Ils ont les caractéristiques convenables à la production de tuiles locales à moindre coût et pour un prix de transport très réduit.

Une obligation de production « locale »

Les tuiles en argile sont lourdes et donc chères à transporter. Les échanges à grande distance sont très réduits avant l’installation de routes viabilisées et du chemin de fer à la fin du XIXème siècle.
La vallée de la Maurienne produisait certes des tuiles d’ardoises en grand nombre. Elles étaient beaucoup plus légères, mais la vallée de la Maurienne est assez loin (100 km).
La vallée du Lac d’Aiguebelette était trop « enclavée » et les chemins et routes - à l'époque - ainsi que le transport par chevaux ou bœufs augmentaient considérablement le coût du transport de la couverture d’un toit.

Les tuiles doivent être « cuites »

Présence de bois de forêt en assez grande abondance pour "cuire" les tuiles.

Réalités économiques

Les activités artisanales de tuilerie renforçaient les revenus des fermiers, de façon saisonnière. Lorsque les activités de tuilerie se développèrent, on fit appel à des travailleurs immigrés piémontais qui acceptaient des salaires bas et des logements communautaires.

Le façonnage d’une tuile artisanale n’est pas très complexe à mettre en œuvre

Moulage - séchage - cuisson et puis c'est tout…mais cela nécessite un savoir-faire empirique très précis.

Une demande récurrente

Construction ou regotoyage de toits en tuiles de la part des propriétaires de maisons de "bourgeois" qui commençaient à s'installer dans la vallée dans leur résidences secondaires à la fin du XIXème.

Regotoyage ? Qu’est ce que ce mot ?

Un toit en tuiles évolue au court du temps :
Certaines tuiles ont bougées, où (mal cuites) ont évoluées (fendues, cassées, abimées...).
Il est donc indispensable d’examiner le toit, de replacer ou remplacer certaines tuiles.
C’est le « regotoyage »… Il consiste à remplacer certaines tuiles d’un toit par des plus neuves ou moins abimées.
Il s’agit donc de la réfection partielle des tuiles d’un toit.

Anecdotes ?

Des tuiles avec des traces (oiseaux, chats etc…)
Les empreintes des pattes d'animaux sont liées à un fait technique : dans son organisation la plus fruste (cas des tuileries de Saint Alban de Montbel), le séchage a lieu au sol, sous abri et les animaux peuvent marcher sur les tuiles molles. Ensuite et ailleurs, le séchage aura lieu sur des rayons superposés et ces traces disparaissent.

Pourquoi cela n'a-t-il plus fonctionné ?

  • Mise en place - dans d'autres régions - de processus industriels de fabrication de tuiles techniques par injection de l'argile dans des filières (et non plus par moulage) et donc moins chères à produire. Par ailleurs « invention » des techniques de couverture en fibro-ciment dans les années 1920.
  • Facilités de transport (routes, camions à moteur, train...) qui désenclavaient la vallée et procuraient une porte ouverte à la concurrence.
  • Difficulté de disposer de ressources énergétiques (électricité) facilement dans la vallée pour alimenter des machines plus modernes et difficulté d’approvisionnement en argile de bonne qualité.
  • Épuisement du bois de chauffage localement pour alimenter les fours et obligation de l'importer d'ailleurs, ce qui induit donc un coût supplémentaire.
  • Localement, non possibilité ou non volonté d'investir pour améliorer les processus industriels et réduire ainsi les coûts.
  • Tassement de la présence d'immigrés piémontais qui sont parti vers l'ouest (Lyon ou Grenoble…) afin de trouver de meilleures et plus stables conditions de vie en usines.

Bref tout s'est arrêté dans les années 50- 60 et juste après la guerre…

Et à Saint Alban de Montbel ?

À Saint Alban de Montbel, l'extraction de l'argile et la production des tuiles avaient lieu à proximité du lieu-dit "Le Luzara" (tuileries Duport et Vadon).

Mais les toits des clochers des églises sont généralement en ardoises non ?

Et cher lecteur, tu ne verras plus désormais les églises de nos campagnes de la même façon… :-)

Pourquoi les « couvrements » des clochers des églises de Savoie (ou d’ailleurs) sont-ils généralement en ardoises de Maurienne (ou d’ailleurs) ?
Ainsi le clocher de l'église de Saint-Alban-de-Montbel est recouvert d’ardoises.
Alors que la nef principale, le transept et le cœur de l’église sont recouvert de tuiles.

Un souci de rigidité

Le bâtiment principal d’une église participe à la rigidité et à la solidité de l’édifice grâce à ses « arc boutants ».
Un clocher est un « rajout » destiné à accueillir (comme son nom l’indique) des cloches. Il a une surface au sol faible et ne nécessite pas une maçonnerie importante car il est tout en hauteur. C’est à la fin du XIXème que les clochers se sont généralisés.

Une ardoise

Elle est plus légère donc ne nécessite pas dessous une charpente de bois trop "musclée". Techniquement il ne serait guère possible de faire une charpente qui pourrait supporter un poids lourd de tuiles en argile, surtout dans un volume aussi faible et aussi réduit.
Le dispositif "d'accrochage au toit" d'une ardoise (deux trous faciles à faire dans l'ardoise moins épaisse et des tiges de métal pour le maintien) est différent d'une tuile d'argile qui ne tiendrait pas sur un angle aussi "vif et pentu" car son dispositif d'encrage par une butée sur liteau ne résisterait pas vraiment à un "coup de vent".
Un toit de clocher ne représente pas une énorme surface. Le transport était ainsi facilité, et pouvait être mutualisé. Par ailleurs le coût était souvent supporté par le Diocèse.

Donc concernant la couverture du toit d’une église…

Le clocher = ardoises
Le toit de l'église = tuiles

Sources

Jean Maret / Michel Tissut – Janvier 2015

L’aventure des tuiliers en Avant Pays Savoyard
Jean Maret / Michel Tissut
Editions Fapla – Contacter l’éditeur (FAPLA) : vialledidier@yahoo.fr
ISBN : 978-2-9533417-0-6

Bernard-Paul Eminet (Saint Alban de Montbel) - 2015